Joe Fornasier
Au Canada, chez nous, le hockey était bien plus qu’un sport. C’était le son des lames sur la glace froide, la lumière des arénas en plein hiver et le rêve de tant d’enfants dès qu’ils pouvaient tenir un bâton. Mon père avait construit une patinoire incroyable dans notre cour. Grâce à lui, je patinais presque avant de savoir marcher. Je me suis inscrit dans une ligue à six ans, et à partir de ce moment-là, le hockey est devenu ma vie. Comme tant de jeunes Canadiens, je m’imaginais poursuivre ce rêve aussi loin qu’il pourrait me mener. Je voulais compétitionner. Je voulais m’améliorer. Et plus que tout, je voulais rendre mon père fier.
À 10 ans, je suis allé à un camp de sélection pour une équipe de Burlington. Je me souviens que je travaillais tellement fort, et c’était une journée comme les autres. Mais je n’arrêtais pas de manquer la rondelle. Je ratais des passes. Je trébuchais sur les cônes. Quand je n’ai pas été retenu, j’ai été anéanti. Je n’avais jamais été retranché d’une équipe. Pour la première fois, le sport qui m’avait donné tant de confiance me faisait sentir complètement perdu.
Entre cet été-là et le mois d’octobre, j’ai reçu un diagnostic de NOHL (neuropathie optique héréditaire de Leber). J’étais dévasté. J’avais honte. Mais surtout, j’étais en colère. Dans ma tête, le hockey, c’était fini. Le rêve que je portais chaque jour, celui de jouer un jour pour les Maple Leafs de Toronto, semblait m’avoir été enlevé avant même que j’aie la chance de le poursuivre. Pendant un bout de temps, je ne voulais même plus penser aux Leafs, parce que penser au hockey voulait dire penser à tout ce que je croyais avoir perdu.
Pendant un moment, j’en voulais simplement à mon handicap. J’en voulais à la situation, au hockey, et peut-être même à moi-même de ne plus savoir où était ma place. Puis, quand j’avais 14 ans, mon père a entendu parler d’une séance d’initiation au hockey pour personnes aveugles (Try Blind Hockey) pour les jeunes de la région du Grand Toronto, et il voulait m’y amener. J’ai tout de suite dit non. Il n’était pas question que j’y aille. Mais ceux qui connaissent Frank savent qu’il gagne habituellement ce genre de discussion. J’ai fini par y aller, à contrecœur.
Cette séance a dépassé toutes nos attentes. J’ai appris que je pouvais trouver la rondelle sur mon bâton en écoutant. Plus encore, je retrouvais une vraie communauté de hockey. Matt Morrow m’a fait ma première passe, et Luca et Mark DeMontis étaient là aussi. Je me souviens d’un vestiaire rempli de discussions de hockey, le genre de discussions qui m’avaient tellement manqué. Je m’attendais à quelque chose de silencieux, peut-être rempli de gens qui s’apitoyaient sur leur sort à cause de leur perte de vision ou de leur handicap. Au contraire, il y avait de l’énergie. Il y avait des taquineries, des rires, de la compétition, de l’excitation : tout ce que j’aimais du hockey. J’étais encore réservé, mais quelque chose en moi a commencé à s’ouvrir. Après avoir parlé avec Mark, je suis allé patiner avec les Toronto Ice Owls. J’étais jeune, et c’était une équipe mixte avec des joueurs beaucoup plus vieux que moi, mais je me suis intégré tout naturellement. Pour la première fois depuis longtemps, j’étais dans un endroit où les gens comprenaient sans qu’on ait besoin de tout leur expliquer. Nous étions aveugles ou malvoyants, mais ce n’était pas ça l’essentiel. Nous étions des joueurs de hockey, et tout ce qu’on voulait, c’était jouer.
Pendant un bout de temps, je n’en ai pas parlé à beaucoup d’amis. Je leur disais que j’étais malade alors qu’en réalité, mon père et moi partions en road trip à Pittsburgh pour voir jouer l’équipe nationale canadienne de hockey pour personnes aveugles. Ce voyage a compté bien plus que je ne le réalisais à l’époque. J’avais recommencé à jouer, mais voir cette équipe a rendu le rêve réel d’une toute nouvelle façon. C’est là que je me suis fixé comme objectif de faire partie d’Équipe Canada. Quand j’ai finalement été sélectionné, devenant le plus jeune joueur de hockey pour personnes aveugles de l’histoire de l’équipe, j’étais fier, mais je suis resté discret. Je l’ai peut-être dit à mes deux meilleurs amis, mais une partie de moi apprenait encore à laisser les gens voir ce côté de moi.
Mon premier match dans le cadre de la série nationale canadienne de hockey sur glace pour personnes aveugles a changé ma vie. Pas seulement à cause de la victoire, mais à cause de l’environnement dans lequel je suis arrivé. À ce moment-là, j’avais encore l’impression de mener une double vie. À l’école, on m’avait dit que parce que je prenais plus de temps pour terminer mes travaux, que je lisais moins vite et que j’avais besoin de fichiers audio et d’autres mesures d’adaptation, je risquais de ne pas obtenir mon diplôme avec ma classe. Même si j’étais de retour sur la glace, je me sentais encore freiné par mon handicap. Puis je suis arrivé à Ottawa et je me suis retrouvé dans une pièce avec des joueurs et des professionnels accomplis comme Kelly Serbu, Mark DeMontis et Simon Richard : des gens qui avaient fait des études, qui avaient une carrière, un but et un avenir, et qui avaient tous une vision semblable à la mienne. Cette expérience a allumé un feu en moi. Pour la première fois, j’ai commencé à voir mon handicap comme une partie de mes capacités.
Je suis reparti d’Ottawa transformé. De retour à la maison, j’ai pris un tuteur deux fois par semaine, et j’ai obtenu mon diplôme avec ma classe. Ce moment m’a rappelé une chose que le hockey m’avait toujours enseignée : on peut se faire mettre au tapis, mais on n’est pas obligé d’y rester.
À cause de ma vue, j’essaie de ne pas me fixer trop de règles strictes ou d’échéanciers pour mon avenir. Quand on construit le conte de fées parfait dans sa tête, la vie a le don de changer le scénario. J’ai commencé des études postsecondaires en communication, mais quand certains cours obligatoires ne pouvaient pas offrir les mesures d’adaptation dont j’avais besoin, j’ai commencé à explorer ma propre façon de communiquer, et c’est devenu TikTok. J’ai commencé à publier des vidéos tous les jours sur ma vie d’étudiant universitaire. Puis, avant le camp de Halifax en 2022, j’ai publié une vidéo « Une journée dans la vie » d’un membre de l’équipe nationale canadienne de hockey pour personnes aveugles. Elle est devenue virale et a dépassé les 400 000 vues.
Pendant longtemps, j’ai cru qu’être aveugle était quelque chose que je devais cacher. Puis, ce que j’avais tellement peur de partager est devenu ce qui m’a aidé à créer des liens avec les gens. Des camarades de classe m’ont même avoué qu’ils ne savaient pas que j’étais aveugle. Ce que je voyais autrefois comme une raison de me taire est devenu une raison de parler plus fort.
Aujourd’hui, je continue de créer, de partager et de poursuivre le sport qui m’a façonné. Je suis conférencier motivateur, membre de l’équipe nationale canadienne de hockey pour personnes aveugles, et quelqu’un qui a passé les dernières années à documenter aussi les moments difficiles, y compris les blessures et les revers. Ces revers m’ont poussé à travailler plus fort que jamais. Je suis plus motivé que jamais à continuer de me développer, comme athlète et comme personne.
C’est emballant de rencontrer de nouveaux joueurs et de voir combien de jeunes arrivent dans le sport, comparativement à mes débuts. Si nous avons accompli autant de croissance au cours des cinq dernières années, imaginez ce que les cinq prochaines peuvent nous réserver. Les possibilités avec Canadian Blind Hockey, la BHL et le mouvement paralympique et international sont emballantes, et je veux faire partie de tout ça. Je pense encore à ce petit gars sur la patinoire dans la cour, celui qui voulait seulement jouer et rendre son père fier. J’espère que mon histoire aidera quelqu’un d’autre à croire qu’il peut, lui aussi, retrouver le chemin de la patinoire.